“N’est-ce pas une joie d’Ă©tudier et de pratiquer ce que tu as appris?”Confucius
Apprendre le mandarin est un long chemin. Si câĂ©tait un sport, ce serait un marathon, avec lâoption course dâorientation. Il nây a pas de mĂ©thode unique pour apprendre une langue, et jâai lâimpression que câest dâautant plus vrai pour celle-ci, du point de vue dâun EuropĂ©en. Au premier abord, elle ressemble Ă une montagne escarpĂ©e, qui offre peu de prise. Par quelle face faut-il lâaborder ? Il y a plusieurs Ă©lĂ©ments nouveaux Ă intĂ©grer.
Tout dâabord, on plonge avec le chinois dans une dimension temporelle plus vaste quâavec notre alphabet latin. LâĂ©criture est apparue bien aprĂšs lâĂ©criture cunĂ©iforme, les hiĂ©roglyphes ou lâĂ©criture de la vallĂ©e de lâIndus, mais est le plus ancien systĂšme encore en usage. Les premiers caractĂšres seraient dĂ©rivĂ©s de signes oraculaires Ă©crits sur les carapaces de tortue, et ont bien entendu subi de nombreuses Ă©volutions. Mais pour peu que lâon soit attentif, des signes vieux de plus 2000 ans restent reconnaissables et conservent peu ou prou le mĂȘme sens. Au dĂ©but du 20e siĂšcle, puis au dĂ©but de la RĂ©publique populaire, on a envisagĂ©, comme dans dâautres pays, dâadopter lâalphabet latin pour «moderniser » la langue et faciliter lâĂ©ducation. Mais ces rĂ©flexions ont principalement abouti Ă une « simplification » des caractĂšres.

De fait, ces tentatives se sont heurtĂ©es entre autres Ă une particularitĂ© de la langue chinoise, qui est le nombre Ă©levĂ© dâhomophones, car la plupart des mots sont composĂ©s de deux voire une syllabe seulement. Pourquoi cela, alors que les mots des langues indo-europĂ©ennes notamment en comportent plus ? Câest que les possibilitĂ©s combinatoires offertes par le chinois sont bien plus grandes. Si lâon part du principe quâune syllabe est composĂ©e dâun son voyelle Ă©ventuellement prĂ©cĂ©dĂ© dâun son consonne, on a en français entre 300 et 400 combinaisons thĂ©oriques contre prĂšs de 800 en mandarin. CombinĂ© avec le systĂšme des 5 tons, cela donne plus de 3000 sons distincts sur une syllabes. Dans la pratique, ce sont plutĂŽt 1500 combinaisons, mais il nâen reste pas moins que la « densitĂ© » du mandarin ne requiert pas dâavoir des mots trĂšs longs. Les tons reprĂ©sentent donc bel et bien un morceau important de lâapprentissage. On apprend ainsi Ă distinguer BÄijÄ«ng (la capitale) et bĂšijÇng (lâarriĂšre-plan), bÄizi (le verre) et bĂšizi (la couette, qui elle-mĂȘme se prononce comme lâexpression toute une vie), etc. Toujours au niveau phonĂ©tique, on apprend aussi distinguer de nouveaux sons. Le systĂšme de transcription phonĂ©tique, le pinyin, peut se rĂ©vĂ©ler trompeur : les couples dâocclusives B et P, ou dâalvĂ©olaires T et D sonnent bien plus proches quâen français. Enfin, mĂȘme si le putonghua (le nom donnĂ© en Chine au mandarin) est largement compris, on peut se heurter selon les rĂ©gions Ă des prononciations diffĂ©rentes ou de vĂ©ritables dialectes.
LâĂ©criture reprĂ©sente bien entendu un autre gros morceau. A lâissue des Ă©tudes secondaires, les jeunes chinois sont censĂ©s connaĂźtre 3500 caractĂšres et lâon estime quâun bon Ă©tudiant en connaĂźt prĂšs de 6000 au moment de passer le gaokao, lâĂ©quivalent du baccalaurĂ©at. On estime toutefois quâen connaissant les 3000 caractĂšres les plus courants et leurs combinaisons, on est en mesure de se dĂ©brouiller dans la vie courante, dâavoir une conversation Ă©laborĂ©e ou de comprendre un film. Je ne peux malheureusement pas vous le confirmer, nâen Ă©tant pas lĂ . Toutefois, je reste optimiste sur la possibilitĂ© dây parvenir un jour, en combinant diffĂ©rentes mĂ©thodes dâapprentissage. Il y a bien sĂ»r la mĂ©thode traditionnelle, qui consiste Ă copier et recopier des caractĂšres jusquâĂ ce que ça rentre. Je crois aussi en lâintelligence du corps, et câest ce que font les Ă©coliers chinois durant une grande partie de leur scolaritĂ©. Mais ils ont un avantage sur nous autres Ă©tudiants Ă©trangers qui est de savoir dĂ©jĂ parler. Autrement dit, ils sont capables de tisser entre les caractĂšres et les mots bien plus de connexions que nous ne pouvons. Dâautres mĂ©thodes, comme les associations mnĂ©motechniques, que certains ont systĂ©matisĂ© jusquâĂ en faire une formation payante, ont aussi leur vertu. Mais il mâarrive aussi de plus en plus me rappeler quâil existe de vĂ©ritables logiques au sein des caractĂšres chinois. Il suffit de sâexercer Ă reconnaĂźtre les composants de base au sein de chaque caractĂšre. Sous le feu scrutateur et implacable de notre attention, le composant se met gĂ©nĂ©ralement Ă parler. Il fournit alors des indices sur la prononciation du caractĂšre ou sur son sens. Plus des 2/3 des caractĂšres fonctionnent sur le schĂ©ma composant sĂ©mantique + composant phonĂ©tique. Une autre part importante des caractĂšres est quant Ă elle composĂ©e dâĂ©lĂ©ments pictographiques, autrement dit il sâagit dâune image plus ou moins stylisĂ©e de lâobjet ou du concept initial. Cela vaut donc la peine de reculer pour mieux sauter, autrement dit dâapprendre ces composants (qui ne se limitent pas aux clĂ©s) pour mieux dĂ©chiffrer les caractĂšres courants. Certaines Ă©volutions tels que les emprunts phonĂ©tiques, le fait quâun mĂȘme caractĂšre puisse avoir plusieurs prononciation, ou encore la « simplification » des caractĂšres font perdre un peu de cohĂ©rence Ă lâensemble, mais Ă force de rigueur, de clartĂ© dâesprit et de masochisme, on peut sây retrouver.



Cependant il reste encore difficile pour moi dâaborder la partie sĂ©mantique et syntaxique avec la mĂȘme rigueur. Jâai fini par comprendre quâil Ă©tait inutile de chercher Ă le faire au niveau des caractĂšres, tant certains peuvent ĂȘtre employĂ©s dans des mots trĂšs Ă©loignĂ©s. Mais les mots eux-mĂȘmes voient leur sens fluctuer. Je ne peux mĂȘme pas aborder lâidĂ©e de nature grammaticale aussi sereinement quâen français ! Il nâest en effet pas rare de voir des entrĂ©es dans un dictionnaire compter jusquâĂ dix dĂ©finitions, et les dictionnaires entre eux ne pas sâaccorder sur la ou les natures dâun mot. Câest lĂ une autre des particularitĂ©s du chinois : celle dâĂȘtre une langue trĂšs contextuelle. Par exemple, keyi est gĂ©nĂ©ralement employĂ© comme un verbe qui a plusieurs significations allant de « avoir la permission » à « valoir la peine » en passant par « ĂȘtre en mesure de ». Mais il peut ĂȘtre utilisĂ© comme adjectif, et son sens variera de « passable » à « terrible » selon que lâon se situe dans un registre courant ou familier.
Tous ces aspects font que lâapprentissage est dĂ©routant pour quelquâun dont la langue nâen possĂšde aucun. Mais on finit par sây habituer et les apprĂ©cier, si bien quâau final, sans attendre dâen rĂ©colter les fruits, lâapprentissage lui-mĂȘme peut ĂȘtre gratifiant. On nâatteindra peut-ĂȘtre pas un niveau suffisant pour lire Lao Tseu dans le texte ou participer Ă une de ces compĂ©titions ou Ă©missions de divertissement oĂč interviennent en mandarin des invitĂ©s Ă©trangers. Mais que ce soit en sâessayant Ă la calligraphie dâun caractĂšre, en revoyant ses mĂ©thodes dâapprentissage et bien sĂ»r en sâouvrant Ă un autre maniĂšre de dĂ©crire le monde, sachez quâĂ chaque Ă©tape on trouve des satisfaction.

